Persécuteur, sauveur, victime, quel est votre rôle au travail ?

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Au travail, un personnage nous est assigné : le persécuteur, le sauveur ou la victime. Un rôle dont nous pouvons nous libérer à condition de savoir le détecter. Repères et conseils.

La victime

« Pendant les réunions, elle me lançait des petites phrases assassines, raconte Stéphanie, 38 ans, coordinatrice dans un cabinet de formation. Tous les soirs, j’avais droit à des critiques négatives sur mon travail. Jamais d’encouragements. Elle déplaçait mes congés en fonction de son emploi du temps… Heureusement, j’ai trouvé le soutien d’un collègue qui m’a aidée à supporter ce bourreau en jupon. »

Qui n’a pas connu ces petites persécutions quotidiennes de la part d’un chef en mal d’autorité, assorties du soutien de collègues compatissants ? Le psychologue américain Stephen Karpman, spécialisé en Analyse transactionnelle, nomme ce type de relations, si fréquentes sur la scène du travail, le « triangle dramatique ».

Trois rôles s’y partagent l’affiche : la victime (Stéphanie), le persécuteur (son chef) et le sauveur (son collègue). Personne n’échappe à ce petit jeu, sauf peut-être les grands sages. Nous endossons tous à notre insu un rôle préférentiel. Sachez repérer le vôtre.

Le persécuteur

« Je tombe toujours sur des commerciaux incompétents et tire-au-flanc. Je suis obligé de les fliquer », raconte Philippe, 45 ans, directeur commercial. Le patron persécuteur typique que décrivent si bien Alain Cardon, Vincent Lenhardt et Pierre Nicolas dans leur ouvrage Mieux vivre avec l’Analyse transactionnelle (Eyrolles, “Pratique”), la bible de tous les managers : « Il a souvent les bras croisés et le menton rentré, les sourcils froncés, le regard par-dessus les lunettes. Sa voix est critique, indignée, tranchante ou méprisante. » Sous des apparences d’autorité inébranlable, le monologue intérieur du persécuteur résonne pourtant comme une plainte : « J’ai l’impression d’être un salaud, mais je suis aussi exigeant avec moi-même qu’avec les autres. Parfois, je me sens le seul à avoir un peu de dignité. »

Selon Christel Petitcollin, psychothérapeute spécialiste du sujet, le persécuteur est souvent une personne qui, depuis l’enfance, a accumulé beaucoup de frustrations et les fait payer aux autres. Aussi, lorsque l’on critique et sanctionne les comportements de ses collègues ou de ses collaborateurs, il faut s’interroger sur ce qu’ils s’autorisent et que l’on s’interdit. Par exemple, l’imperfection, le repos, prendre du temps pour sa vie de famille…

Un bon moyen de se reconnecter avec ses vrais désirs, de réfléchir à ses choix de vie et de ne plus en vouloir aux autres, car en étant persécuteur, on est aussi prisonnier de son propre contrôle… Les techniques de relaxation sont recommandées pour aider à lâcher prise et renouer avec ses sensations corporelles et sa joie de vivre.

Le sauveur

Il se place derrière vous pour vous regarder travailler, vous encourage en vous tapotant sur l’épaule et n’est pas avare de conseils. Très concerné par ce qui se passe, il cherche à vous réconforter même si vous n’avez rien demandé. Agathe, 27 ans, graphiste, raconte l’intervention d’un de ses collègues de type sauveur : « Sans me demander mon avis, il est allé défendre ma cause auprès du directeur général. J’ai été obligée de lui avouer que je n’appréciais pas du tout son intervention. » Alors le sauveur rumine : « Quelle ingrate, après tout ce que j’ai fait pour elle… »

« Le sauveur doit d’abord prendre conscience que son besoin maladif d’aider les autres n’est rien d’autre qu’une nourriture à ego », observe Christel Petitcollin. Aussi, pour sortir du piège du sauvetage inadéquat, la psychothérapeute conseille de se remémorer les cinq conditions d’une « aide saine » : la demande d’aide doit être clairement verbalisée ; elle doit être cadrée dans le temps et dans son contenu (« Voilà ce que je peux faire pour toi, jusqu’à… ») ; cette aide doit comporter une contrepartie afin que l’autre ne se sente pas en dette ; l’aidant ne doit jamais faire plus de 50 % du chemin et doit vérifier que la personne aidée a fait sa part ; enfin, l’aide doit toujours avoir pour but de rendre l’autre autonome (mieux vaut lui apprendre à pêcher que lui donner du poisson).

Le moi dans tous ses états

Pour le psychologue américain Stephen Karpman, le scénario et les dialogues du « triangle dramatique » peuvent se lire à la lumière des différents « états du moi » concept clé de l’ Analyse transactionnelle (AT) dont il est spécialiste.

Selon la théorie de l’AT, notre personnalité est constituée de trois facettes qui font la pluie et le beau temps dans nos relations, aussi bien personnelles que professionnelles. Il y a le moi Parent, qui s’est construit sous l’influence du modèle parental ; le moi Enfant, qui abrite nos émotions, nos capacités intuitives et créatrices ; et le moi Adulte, qui s’informe, analyse et agit, en fonction de l’environnement mais aussi du Parent et de l’Enfant qui sont en nous.

Notre moi Parent nous permet d’encourager, de motiver, de féliciter… Quand il s’exprime de façon négative, il nous pousse à critiquer, à dévaloriser, à punir et à prendre le contrôle sur l’autre (nous nous conduisons alors en persécuteur) ou, au contraire, nous fait adopter une attitude surprotectrice, avec un besoin irrépressible d’être utile et d’intervenir dans la vie des autres (nous endossons le rôle du sauveur).

Notre moi Enfant peut s’exprimer avec liberté, spontanéité, sans se préoccuper des autres ou, à l’inverse, s’adapter et se soumettre.

Lorsque l’Enfant adapté et soumis prend le dessus, nous ne sommes plus à l’écoute de nos besoins et de nos désirs. Démunis et impuissants, nous nous plions aux attentes des autres (nous devenons victimes). Quand l’un des aspects négatifs du moi Parent ou du moi Enfant s’impose, il influence notre moi Adulte, qui agit alors en persécuteur, en sauveur ou en victime. Personne ne serait à l’abri du triangle dramatique, puisque les personnages engagés existent en chacun de nous, prêts à jouer leur partition en fonction des circonstances.

Il faut apprendre à décoder les messages cachés

Trois questions à Isabelle Crespelle (coauteure d’A quel psy se vouer ? sous la direction de Mony Elkaïm, Seuil, “Couleur psy”), psychothérapeute, analyste transactionnelle et cofondatrice de l’Ecole d’Analyse transactionnelle (EAT : www.eat-paris.net).

Psychologies.com : Est-il possible d’échapper à ce « triangle dramatique » ?

Isabelle Crespelle : Très rares sont les personnes qui ne s’y laissent jamais prendre. Car même si nous n’initions pas les facettes de ce triangle, nous pouvons être sollicités par notre environnement qui nous invite à y entrer. Seuls les grands sages, les maîtres spirituels et ceux qui ont fait un profond travail sur eux peuvent y échapper.

Sommes-nous toujours cantonnés à un seul rôle ?

Nous entrons dans le processus par un rôle préférentiel, le plus souvent celui de la victime ou du sauveur, car nous avons appris, dès notre plus jeune âge, à faire plaisir, à nous soumettre à l’autorité, à rendre service… Nous y entrons plus rarement dans la position du persécuteur. Dans ce cas, il s’agirait d’une personne qui, se sentant toujours attaquée, persécuterait pour se défendre, se protéger. Mais les subtilités psychologiques du triangle dramatique apparaissent lorsque nous passons d’un rôle à l’autre. Par exemple, le sauveur, épuisé par les demandes d’une victime, peut se transformer en persécuteur. La victime elle-même, se sentant en dette vis-à-vis du sauveur, peut se transformer en persécuteur.

Comment sortir de ce schéma ?

D’abord en le repérant. Dès que l’on soupçonne un message caché venant de l’autre, il faut pouvoir le décoder en posant des questions comme : « Qu’est-ce que tu veux dire ? », « Qu’est-ce que tu attends de moi ? »… Toutefois, si l’on se retrouve systématiquement pris au piège de ces rôles, si l’on en souffre, il est nécessaire de demander de l’aide. Car seul un thérapeute peut informer la personne sur son fonctionnement, en l’aidant à décoder les messages apparents et les messages cachés. Arrêter de jouer demande un travail de fond pour parvenir à donner la parole à nos états du moi positifs.

 

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